Quand un feuillet surgit d'entre les pierres

 

Le 14 janvier 2021 un ouvrier, travaillant sur le chantier de restauration de la chapelle Sainte-Croix de Jérusalem, trouve derrière une pierre mal scellée un petit feuillet manuscrit. À sa grande surprise, ce feuillet, en très bon état de conservation, porte la date de 1856 !

 

 

Une découverte peu fréquente

 

Alors qu'il réalisait une saignée dans le mur de la chapelle pour y loger les réseaux électriques, Victorien Coille, de l'entreprise Dufraigne à Autun, ne s'attendait pas à trouver ce petit souvenir vieux de 165 ans.

Pourtant la découverte de documents d'archives sur les chantiers de restauration n'est pas fréquente. Hors contexte de fouilles archéologiques, il est plus courant de mettre à jour des traces matérielles qui témoignent de l'histoire du bâtiment, des monnaies, des ossements voire des outils.

Remis entre les mains des services municipaux, le document est déposé pour être précieusement conservé, aux Archives municipales de Dijon.

 

 

Nicolas Godard, un ouvrier-plâtrier surprenant !

 

Le feuillet a été écrit et scellé entre les pierres par Nicolas Godard, un ouvier-plâtrier travaillant sur le site de la Chapelle Sainte-Croix de Jérusalem (lien vers article CSCJ). Il semble en effet, que des travaux de maçonnerie, de charpente, de plâtrerie, de serrurerie et de ferblanterie soient menés dans la chapelle, dans les années 1855-1858. Ces travaux, menés sur le site de l'hôpital général de Dijon, sont probablement liés au percement du passage Berbisey qui doit permettre l'accès depuis la terrasse Berbisey jusqu'à la cour de Jérusalem, lieu d'implantation de la chapelle.

 

 

Le témoignage de Nicolas Godard tient sur une feuille, haute d'une trentaine de centimètres

 

 

Au recto :

"En cette chapelle étant en réparation a travaillé le sieur Godard marin [congédié ?] de la frégate à vapeur l'orénoque après avoir fait la campagne de Crimée à l'âge de 18 ans, natif de Moloy canton d'Is sur Tille Côte d'or

Celui qui met des freins à la fureur des flots sait aussi des méchants arrêter les complots

Noms des ouvriers platriers : Guillemain Chaser Nicolas Villemain Godard Nicolas

année 1856"

 

Au verso :

"10 août

Boutique de Monsieur Lambert plâtrier cour du cheval blanc rue Saint Nicolas

Au moment où ces lettres sont écrites la plus grande misère existe à Dijon"

 

Nicolas Antoine Godard, fils d'Antoine Godard cordonnier et de Marie Boyer, est né le 14 février 1838 à Moloy en Côte d'Or. Son témoignage évoque son passage sur le trois mâts « L'Orénoque ». Ce navire à propulsion mixte (voiles et vapeur) fut mis à la mer en 1843 et devint l'un des navires de la flotte française au cours de la guerre de Crimée, mobilisé notamment au cours du siège de Sébastopol. Il fut sorti de la flotte de l'armée française en 1878 pour être transformé en baleinier.

Comme une devise, Nicolas Godard complète sa biographie sommaire par une citation tirée de l'Athalie de Racine : "Celui qui met des freins à la fureur des flots sait aussi des méchants arrêter les complots". Cette mention se rapporte-t-elle à l'Orénoque ou à un épisode de la vie de Nicolas Godard ? Les interprétations à l'heure actuelle restent ouvertes.

 

Dans son texte, l'ouvrier fait référence à la boutique de monsieur Lambert, plâtrier, cour du cheval blanc. Située 36 rue Saint-Nicolas (actuelle rue Jean-Jacques Rousseau), cet îlot d'habitation abrite alors des ouvriers et des artisans - relieurs, doreurs, serruriers, couvreurs, tailleurs de pierre, menuisiers...- parmi lesquels la famille Lambert.

 

Enfin le document nous interpelle par la mention finale écrite par l'ouvrier-plâtrier. Pour témoigner du quotidien de ses semblables, il conclue son texte en indiquant « Au moment où ces lettres sont écrites la plus grande misère existe à Dijon ». Mention troublante qui fait resurgir la vie, souvent difficile, des plus humbles plus de 165 ans après avoir été écrite.